L’ambiguïté dans les marges du texte

Sidi Mohamed LAKHDAR BARKA (Auteur)
Université Mohamed Ben Ahmed, 31000, Oran, Algérie
Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, 31000, Oran, Algérie
39 – 58
Varia
N° 04 — Vol. 02 — 31/12/2024

Introduction

« L’invention de la presse à imprimer a jadis permis aux hommes de se comprendre mutuellement. A l’ère de la graphomanie (manie d’écrire) universelle, le fait d’écrire des livres prend un sens opposé : chacun s’entoure de ses propres mots comme d’un mur de miroirs qui ne laisse filtrer aucune voix du dehors » (Kundera, 1985, p.156).

Notre expérience dans l’enseignement, nous a amené à nous interroger sur les fonctions d’un espace ouvert qui échappe à l’autorité de la méthode (ex. recherche et enseignement), qui échappe au champ explicite d’expression de l’auteur (son texte), et qui finalement échappe aussi bien au producteur de l’ouvrage, le ou les éditeurs. Cet espace qui est aussi appelé "les marges de l’œuvre" (Argod-Dutard, 1998, p. 12) constitue un lieu de rencontre, que se disputent plusieurs parties prenantes, dans la production du livre, et en particulier en littérature. Ces "marges de l’œuvre" sont tout ce qui n’est pas dans le texte objet de l’étude, mais génèrent tout un ensemble d’informations et de données sur le texte lui-même, qui doivent, d’une façon ou d’une autre, orienter la réception qu’en fait le destinataire-lecteur.

Prétendre à l’exhaustivité dans ce domaine serait tout à fait irréel, compte tenu des difficultés à inventorier et répertorier tous les cas de figure qui se présentent aux lecteurs d’une part. D’autre part, la diversité des champs que recouvrent la distribution et la diffusion des savoirs par ce moyen (le livre) implique des approches pluridisciplinaires dont tous les rapports de force entrant en action dans ce domaine révèleraient la complexité.

En effet, si l’œuvre de fiction augmente le nombre de partenaires dans le partage ou l’échange de l’énoncé, en l’occurrence, et derrière l’écrivain, souvent un pseudonyme, il y a l’homme, parfois anonyme tout court, qui protège son âme de créateur, de la chose publique, qui ne lui appartient plus. Il est aujourd’hui admis que ce "lieu privilégié d’une pragmatique et d’une stratégie, d’une action sur le public" (Genette, 1987) joue un rôle déterminant dans la composition et la décomposition d’un lectorat donné, et de façon tout-à-fait spécifique, dans les pays à longues et fortes traditions typographiques.

Un relevé sommaire limité à l’interférence de cet espace de non-droit pour l’enseignant dans la transmission d’un savoir, la littérature, nous fournira un échantillon d’illustration. En effet, on observe qu’il joue un rôle déterminant dans la construction des hypothèses de sens du lecteur ciblé, dans ce cas l’étudiant. D’ailleurs, cet espace de non-droit est souvent la source de leurs références, ce qui leur permet de faire une lecture en diagonale de l’œuvre, voire même d’en faire l’impasse, alors que l’objectif du cours, c’est d’induire des réflexes de lecture chez l’apprenant.

A ce titre, on remarquera une prolifération de commentaires, souvent institutionnalisés sous la forme d’un métalangage, établi par les lecteurs avisés dans l’épitexte[1] et dont les objectifs sont de suggérer, d’induire, sinon tout simplement de guider, parfois objectivement et parfois tendancieusement, la lecture de l’ouvrage. Au-delà des revues de presse, notes bibliographiques et autres appréciations, qui peuvent être lus dans le péritexte[2], ce type de réception va parfois à l’encontre de l’intention de l’auteur. Péritexte, paratexte, épitexte selon les approches fournissent le matériau des rubriques qui constituent l’ouvrage, en dehors de l’énoncé de fiction, et transforme le sens du roman, en une série de circonstances hasardeuses et contraignantes, sinon de jugements de valeurs erronés.

Il reste à l’enseignant donc de défricher l’espace d’objectivité nécessaire à l’apprenant pour développer une aptitude à distinguer le sens de l’œuvre de sa propre interprétation, même si dans le cas de la fiction, justement le "sens" présuppose la rencontre de deux subjectivités, celle du "dit" de l’auteur et celle du "décodé", la compréhension du lecteur. Cette rencontre se complique d’avantage, quand il s’agit d’un ouvrage produit dans une autre langue, c’est-à-dire, une autre culture. On a là, la juxtaposition de deux répertoires culturels qui peuvent souvent entraîner des "décodages aberrants".

Dans ce cas de figure, la préface a une fonction "médiatisante"; elle contribue à faire connaître mais aussi à faire vendre, et devient un médium stimulateur de consommation. Sa fonction initiale est détournée, elle incite et initie des attitudes de lecture, qui se transforment à la longue, en un discours sur une pratique d’appréciation de l’objet d’art, un discours sur une esthétique du discours fictionnel, consacrée par les études, qui portent sur les traditions littéraires d’une culture ou d’une communauté. "L’instance préfacielle" va organiser, gérer et normaliser le goût, insidieusement, en en faisant un phénomène de mode, terriblement magnifié par un réseau redoutablement efficace par son effet de massification, celui de la communication audiovisuelle. Ainsi les préfaces fabriquent du beau à l’insu de l’œuvre et déconstruisent le beau, toujours à l’insu de l’œuvre, conséquemment elles encensent certains auteurs qui seront vite oubliés par l’histoire et occultent certains autres que la postérité rendra à leurs culture et société d’origine.

On distinguera donc, à titre d’échantillon, le nombre de rubriques intitulées "Avant-propos", (avec ou sans trait d’union), "Avertissement", "En guise de préface", "Introduction", "Présentations", "Préambule", "En manière de prologue", "Prologue", "Préface du traducteur", etc., tous ces énoncés utilisés de manière interchangeables, leur fonctions respectives étant plus canonisées que définies, par, à la fois, l’auteur et/ou l’éditeur selon les lois du marché. Il serait impossible de différencier "en guise de prologue" du "prologue" lui-même, pour l’exemple, et de façon systématique pour le reste, d’identifier quelles seraient éventuellement les fonctions de sens de ces annexes et/ou appendices de la raison d’être principale: culturelle, sociale, historique, esthétique ou documentaire, du document proposition, objet de la transaction commerciale.

Hormis quelques rubriques, dont la fonction est conventionnellement établie, tel que le "préambule" qui est conçu comme une réflexion administrativement ou historiquement contextuelle, préalable déterminant la philosophie d’un texte fondateur, reçu comme un pacte de lecture, essentiellement idéologique (déclaration, constitution, manifeste), presque toutes sont utilisées sans discernement l’une de l’autre dans une confusion totale. Ce désordre souvent dessert la diffusion et la réception qui est faite de l’ouvrage, plutôt qu’elle ne facilite sa lecture, parfois nuisant au projet de l’auteur.

La rubrique la plus usitée et aussi la plus convoitée de par le statut honorifique qu’elle confère à son auteur, c’est la "préface". Elle est, en même temps, celle qui induit le plus de contresens, car elle est fondamentalement investie de l’autorité es-qualité du préfacier, en particulier lorsqu’il s’agit d’un auteur inconnu et/ou débutant. Elle fonctionne sur le mode du syllogisme:

a)      X figure célèbre, a lu et préfacé Y.

b)      Le lectorat connaît et apprécie X.

c)      Le lectorat appréciera et connaîtra Y.

Ce choix de lire Y se fait sur le principe de la responsabilité prise par un tiers, au nom d’une réputation ou renommée établie, on dira d’une signature, celle du préfacier. Dans un environnement où un lectorat est une réalité consacrée par un marché, la caractéristique médiatique de la préface joue pleinement son rôle. On est dans le cadre de "l’information circulaire" tel que définie par Bourdieu, dans le domaine de l’audiovisuel, mais, en ce qui nous concerne, la transposition de ce principe dans les milieux littéraires, universitaires et de l’édition[3], donc tous ceux qui connaissent X doivent parler de Y pour en référer à X, créent ainsi "… un jeu de miroir se réfléchissant mutuellement produisant un formidable effet de clôture, d’enfermement mental" qui résulte d’un "effet d’inter lecture" (Bourdieu, 1996 , p. 25). Le "cercle" se referme, instituant ainsi un espace d’appréciation clos, qui va s’ériger en instance évaluatrice de l’esthétique de l’œuvre, la canoniser dans la transmission des savoirs de l’institution universitaire.

Ces notes de mise en forme ou de conditionnement de l’acte de lecture, anticipe le moment de communion avec l’auteur de l’œuvre et sont considérés comme des pactes de lecture imposés. Quand ils sont mal négociés, les lois de décryptage du discours mises en œuvre deviennent inopérantes, et induisent des méprises de sens relativement importantes. On les retrouve fréquemment dans les travaux des apprenants, pour faire l’économie d’une lecture complète de l’œuvre sous la contrainte de temps des évaluations fréquentes, et données comme références d’appoint d’une vérité de l’œuvre, alors qu’elles ne sont souvent qu’une interprétation aux deuxièmes et/ou troisièmes degrés d’interprétation de la source première. Il suffit de voir le nombre de réductions à leur plus simple expression de concepts tels que "réalisme", "modernisme", "littérature engagée", mots valises, sans compter tous les suffixes et préfixes ajoutés tels que post-, pré-, inter-, trans- et autres expressions "dites techniques" faiseuses de "tradition littéraire".

Il arrive que les lois de l’économie de marché du livre soient contredites par des cas de figure tout à fait singuliers, qui échappent au principe de l’information circulaire, pour des raisons intrinsèques à un environnement culturel, que la grande distribution n’a pas anticipé.
En effet, dans un environnement social et culturel où ce micro-espace intellectuel et élitiste (faut-il le rappeler !) n’existe pas, la préface ne peut pas remplir cette fonction médiatique et encore moins canoniser son objet. Là se pose la question de savoir, si elle a lieu d’être d’abord ?
Et dans le cas d’une réponse positive, qu’elle serait sa fonction, déterminant principal de sa conception ?

Suite à une politique de "démocratisation" de l’enseignement en Algérie, le potentiel de lecteurs a été massivement démultiplié, créant des besoins nouveaux, induisant des habitudes de lecture nouvelles, souvent mimétiques, car façonnées par des ouvrages importés en grandes quantités. Dans les premières années de l’indépendance, l’industrie du livre à peine naissante ne pouvait pourvoir à une soif de savoir et forcément de consommation du produit dans sa forme originale initiale. En important le livre massivement, et ce constat est valable aussi bien pour le français que pour l’arabe, on a aussi importé des schémas culturels de consommation, qui ont fini par provoquer des comportements culturels inadaptés à une société à forte tradition orale, n’ayant pas sa propre tradition typographique organiquement générée par son lectorat ciblé, et issue d’une réponse à ses demandes intrinsèques.

Cette rupture exige aujourd’hui, une lecture sereine et une capacité de discernement de ces effets, en particulier dans le champ pédagogique, car il s’agit de concevoir une ergonomie de ces outils pour assurer un transfert des savoirs certes dont nous avons besoin, mais à partir des savoir-faire inhérents au tissu social concerné, c’est-à-dire entamer des modalités de discernement des types de consommation à transmettre aux générations futures. En effet, "les marges de l’œuvre" et la préface en particulier se sont prêtées à différentes manipulations, qui ont occulté leurs fonctions premières, telles qu’institutionnalisées dans les sociétés à traditions écrites, qui les ont organiquement produites. Il nous faut donc observer comment fonctionne le discours préfaciel et déconstruire ses modalités tel que pratiquées aujourd’hui, dans notre contexte.

Le rapport triangulaire : préfacier-locuteur/auteur-sujet parlant/lecteur-interlocuteur apparaît de façon quasi permanente comme une donnée discursive réelle, dans le paysage de l’édition, en Algérie. C’est d’abord un texte qui existe par l’identification de son locuteur/énonciateur, et l’énoncé/auteur n’est valorisé que par la prise de la caution du premier. On est donc dans une relation discursive triangulaire, où le préfacier en tant que locuteur, pleinement et explicitement, assume la responsabilité de son "dire", dans lequel, il s’adresse au lecteur/interlocuteur, destinataire du contenu objet de l’énoncé "le dit", que porte le "sujet parlant", auteur producteur du texte de la fiction.

Préface/locuteur/ "le dire" dans ‘le hors-texte’.

Auteur/sujet parlant/ "le dit"

Dans le texte.

Lecteur/destinataire.

L’inflation laudative[4]

Quand le préfacier/locuteur ne bénéficie pas de la valeur du crédit de son "dire", par simple effet de son anonymat, parfois relatif, et que sa lecture ne doit pas se contenter d’une présentation, c’est-à-dire, d’un pacte de lecture utile, fonctionnelle, alors interviennent une série de constats/jugements de valeur, fondamentalement subjectifs et considérés comme acquis.[5] Dans ces assertions souvent assénées comme des postulats, le "locuteur" traite le "sujet parlant" comme un produit de marketing et suit une surdensité de qualificatifs et superlatifs élogieux, qui louent des qualités souvent prêtées arbitrairement au texte, objet de leur énoncé. La préface se lit comme une apologie incantatoire sur le génie de l’œuvre et de son auteur, étant entendu que le simple énoncé du locuteur, en est la garantie, comme le formule si bien R. Barthes « Faites-moi croire à ce que vous dites, mais plus encore : faites-moi croire à votre décision de le dire » (1964).

Il y a lieu de contextualiser cette praxis du pacte de lecture dans notre environnement culturel et d’explorer d’éventuelles corrélations dans l’acte littéraire. En effet, dans le monde arabe, et en Algérie en ce qui nous concerne, le propos élogieux, laudatif, est une tradition bien marquée "El medh". Il se pratique souvent comme une introduction à caractère phatique (orale), dont l’intérêt réside dans la présentation de l’individu, eu égard à son rang social, sans pour autant que le référent individuel et humain y satisfasse qualitativement. C’est souvent un statut social qui y est affirmé, dont les valeurs ne sont pas tant intellectuelles que morales. Ainsi la préface, par un phénomène de glissement d’une pratique orale transcrite dans une pratique écrite, prend la tournure d’un rituel d’initiation permettant l’accès à la reconnaissance sociale, la notoriété de l’opinion publique.

Souvent, dans les cultures arabes écrites et notamment en littérature,
le narratif commence par un propos élogieux, "El Zajal
", dont l’objet est de remercier la muse inspiratrice pour le privilège de la destinée. On peut avancer, hypothétiquement, l’idée que l’on assiste là à la rencontre de deux genres, issues de deux traditions littéraires écrites différentes, même du point de vue de la calligraphie et induisant un hybride moderne qui nous interpelle, comme l’expriment les éditeurs de K. Yacine en « Avertissement » à Nedjma, « L’auteur ne pense pas, en tous cas, que la littérature algérienne puisse impunément se résigner à n’être qu’un département de la littérature française… » (1956).

Est-ce que la préface en tant que pacte de lecture est une nécessité, dans un environnement exo-linguistique qui détermine notre consommation du texte littéraire ?

La réponse à cette question ne peut être le fait d’un seul maillon de la chaîne de production du livrable, au sens intellectuel et matériel de l’ouvrage. Elle s’impose comme une préoccupation partagée de toutes les instances et institutions qui la prennent en charge, c’est-à-dire les éditeurs, les écrivains/auteurs, imprimeurs, lecteurs et institutions critiques, organismes de diffusion et de distribution et finalement du lectorat. Un tel projet exige de l’ensemble de la communauté une connaissance concrète des attitudes de lecture, des habitudes de lecture, des tendances de lecture et éventuellement un profil relativement précis des catégories de consommateurs de textes littéraires.

Sans une appréciation rigoureuse de ces types de lecteurs, toutes les dérives et innovations originales et/ou opportunes peuvent voir le jour et désorganiser les habitudes de lectures qui sont une nécessité à institutionnaliser par les instances éducatives. Le besoin d’assurer la pérennité du livre en tant qu’outil incontournable de qualité de vie et afin d’assoir une culture de l’écrit, témoignant de son passé, de son présent et de son futur, s’impose dans une modernité où l’audiovisuel allié à la technologie digitale de masse substitue graduellement le signe pictographique au signe alphabétique.

Ne sommes-nous pas dans un processus pernicieux d’analphabétisme des générations d’apprenants à venir ?

Dans son énoncé, le préfacier signale sa position de tiers par rapport à l’objet de l’énoncé, c’est-à-dire le texte du sujet parlant, duquel sont évacués la nécessité de convaincre à partir de la construction d’une cohérence d’ensemble, ou d’un argumentaire, pour convaincre de par l’extrême diversité et liberté de conception de la préface. En conséquence, on est dans une situation discursive où le préfacier/locuteur développe un monologue à la place de l’auteur/sujet parlant, opérant ainsi, une forme d’imposture qui substitue "le dire" au "dit", et surtout de par le détournement de fait de la légitimité auctoriale par rapport à la légitimité éditoriale.

Le trait dominant de ce type de discours est sa capacité à mettre en valeur l’objet du propos selon des techniques de formulation qui maintiennent une distance entre le propos et son énonciateur, et qui est supposé, en même temps, assurer un effet de relative objectivité, c’est-à-dire, un commentaire sur la parole de l’auteur en train de se faire :
"le dit". On assiste alors à un dédoublement du discours, un discours sur le discours, qui n’est rien d’autre qu’une activité de modalisation autonymique, c’est-à-dire de validation d’autorité par la réputation du préfacier. Ce glissement discursif entre l’énonciateur et l’énoncé, s’exprime par des formules, tournures et expressions, le tout considéré, comme des ‘non-coïncidences du "dire" (Maingueneau, 2003, p. 101), dont voici quatre types :

1°) Non-coïncidence dans l’interlocution : écart entre les partenaires de l’énonciation.

2°) Non-coïncidence du discours à lui-même : l’énonciation représente un discours autre dans son propre discours.

3°) Non-coïncidence entre les mots et les choses : les mots employés ne correspondent pas à la réalité référée :

4°) Non-coïncidence des mots à eux-mêmes : l’énonciateur est confronté au sens équivoque des mots.

Dans les trois tableaux qui suivent, nous allons voir quelques exemples de ces "non-coïncidences" du "locuteur" et du "sujet parlant" dans les textes littéraires et leur impact sur les exigences d’objectivité didactique dans la pratique d’une introduction aux valeurs et traditions esthétiques culturelles, d’une communauté de langue donnée. Nous avons pris une série d’exemples des deux cas de figure les plus récurrents dans notre contexte, soient les publications faites en France et celles faites en Algérie. Cette sélection n’est en aucun cas exhaustive, ni représentative,
ce sont des instances des quatre types d’occurrences, études de cas qui illustrent le propos.
 

Concomitance du "locuteur" et du "sujet parlant"

 

 

 

Auteur

Auteur locuteur /préfacier

Auteur écrivain/ sujet parlant

L. Aouchal

Une autre vie

"La française que j’étais en 1956 …"

"Chez nous on discutait politique …"

"Ceci ne regardait que les autres."

"L’Algérienne que je suis aujourd’hui."

"Mais on ne faisait pas pour autant"

"ce nouveau soi-même"

"On se retrouve tout autre"

"Comme si l’on était né une seconde fois"

Stendhal

La chartreuse de Parme

"C’est dans l’hiver en 1830 et à trois cents lieues de Paris que cette nouvelle fut écrite"

"Ce fut l’histoire de la duchesse Sanseverina à laquelle quelqu’un fit allusion, et que le neveu voulut bien raconter tout entière, en mon honneur."

"Je publie cette nouvelle sans rien changer au manuscrit de 1830, ce qui peut avoir deux inconvénients …"

"Je ferai une nouvelle de votre histoire"

"Le premier pour le lecteur : les personnages étant italiens, l’intéressant peut-être moins, les cœurs de ce pays-là diffèrent assez des cœurs français."

"Le second inconvénient est relatif à l’auteur. J’avouerai que j’ai eu la hardiesse de laisser aux personnages les aspérités de leurs caractères."

"L’aimable nièce du chanoine avait connu et même beaucoup aimé la duchesse Sanseverina."

V. Hugo

Les contemplations

"Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui."

"On se plaint quelque fois des écrivains qui disent « moi ». Parlez-nous de nous."

"C’est l’existence humaine (en parlant Des contemplations) sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil…"

"Ce livre contient […] autant l’individualité du lecteur …"

"Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs…"

"L’auteur a laissé pour ainsi dire, ce livre se faire en lui."

"Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Ah ! insensé, qui croit que je ne suis pas toi."

"… que celle de l’auteur : commencer à ‘Foule’ et finir à "Solitude"."

 

Non concomitance du préfacier/locuteur et de l’auteur/sujet parlant

Préfacier

Locuteur

Ecrivain

Sujet parlant

T. Benjelloun

« Le texte nu »

"Et comme il dit aussi, …"

"… Mohamed qui fera de la mort de cet homme une raison de vie …"

"Ce n’est pas un hasard si le manuscrit de ce récit a été refusé par les maisons d’édition dans le monde arabe"

"L’édition dans le monde arabe est avant tout conformiste et commerciale"

"Sa marginalité, sa vérité et sa vie le fait de ne pas se contenter de vivre la pauvreté mais aussi de la dire et de la dénoncer dérange le confort et les certitudes de beaucoup. "

M. Choukri

Le pain nu

"Dans le miroir de son âme."

"La violence dont j’étais victime perturbait ma perception"

"Je considérais le vol comme légitime dans la tribu des salauds"

"S’il y avait quelqu’un dont je souhaitais la mort, c’était bien mon père"

 

Non concomitance du préfacier/locuteur et de l’écrivain/sujet parlant

Kateb Y. « Les enfants de la Kahina » Préface du roman de Yamina Mechakra La grotte éclatée.

Non coïncidence du discours à lui-même

Non coïncidence des mots à eux-mêmes

Non coïncidence entre les mots et les choses

"Ces mots sont tirés de notes manuscrites"

"La mémoire collective parle encore …"

"Parler aux siens une langue étrangère …"

"Elle avait d’après ses ennemis, le don de la parole"

"Au commencement était le verbe"

"Un long poème en prose qui peut se lire comme un roman"

"Une double aliénation celle d’écrire un roman pour faire …"

"Ce n’est pas un roman"

"Elle croit à une tempête"

"Une femme qui écrit vaut son pesant de poudre."

Les éditeurs

« Avertissement »

 

"L’auteur ne pense pas que …"

"… à propos de Nedjma on nommera sans doute Faulkner"

"La pensée arabe évolue dans une durée circulaire où chaque détour est un retour …"

"… les observateurs hâtifs imputent au goût de l’équivoque …"

"Au rythme que le romancier impose à sa création …"

"… que le lecteur, à présent, fasse fi de …"

"… croyons-nous"

"… elle est en vérité la fille …"

 

"… au vrai il ne résume rien …"

"Nedjma qui est peut-être sa sœur …"

L’inflation métaphorique 

Le lyrisme accentué des métaphores additionnées agit sur l’émotion, le beau faisant office d’élément de persuasion, invitant à la lecture de l’ouvrage. L’emphase métaphorique peut dans ce cas être un procédé rhétorique sensé distinguer le préfacier de l’auteur, préconisant la coïncidence du « dire » et du ‘dit’, alors que la non-coïncidence du « dire » avec le « dit » opère sous forme d’une modalisation autonymique. La métaphore fournit le prédicat du propos et introduit une relative distance entre l’énonciateur et le contenu de son énoncé. Le préfacier peut, par ce procédé, être à la fois le « locuteur », c’est-à-dire responsable de son énoncé, et « sujet parlant » c’est-à-dire éditeur du texte, puisque ces « nouvelles littéraires » sont une anthologie de choix personnels et donc ce recueil est l’objet de son énoncé[6]. On a là un exemple de clôture sur soi, qui ne se fait pas sans une exclusion explicite de toute lecture autre qu’appréciative.

« L’Avant-propos éditorial » ou « préface éditoriale » 

Dans les sciences sociales et humaines, cette distance entre l’auteur et l’instance préfacielle disparaît dans les publications universitaires, où le rôle de la caution d’objectivité, critère essentiel, contribue et/ou institutionnalise la norme scientifique, dévolue au comité de lecture, c’est-à-dire l’évaluation par les pairs. Dans ce cas, l’édition, comprendre, la conception intellectuelle et scientifique de l’ouvrage, dans le fond et la forme, sont assumées par les pairs de l’institution académique.

Les définitions qui précèdent sont une esquisse de la complexité et délicatesse des tâches qui incombent aux différents comités d’évaluation et de lecture des publications, cahiers et ouvrages d’institution d’enseignement et de recherche. Ces comités sont une instance de publication parmi d’autres, et elle se situe entre un produit de conception scientifique (le livrable par le ou les auteurs, projet de recherche ou autres) et un produit fini matérialisé par l’imprimeur, sous la forme d’un ouvrage qui devra répondre aux besoins d’un lectorat déterminé par une économie de marché.

Si les premiers (auteurs/sujets-parlants/créateurs) doivent s’inscrire dans une déontologie des disciplines des sciences sociales et humaines, les seconds (locuteurs du péri-texte) répondent à des droits et lois économiques. Le péri-texte devient une espèce de ‘no man’s land’ où l’auteur et l’autorité éditoriale se disputent la prédominance intellectuelle ou marchande. On observera que les règles et principes qui régulent la créativité et l’invention, dans ce cas ne sont pas toujours coextensives des lois et droits qui encadrent la transaction commerciale de l’ouvrage produit matériellement défini et fini. Les objectifs et motifs des premiers peuvent parfois être convergents avec les intérêts de l’édition, mais il arrive aussi qu’ils soient divergents, voire même antagoniques, ce qui souvent aboutit devant les tribunaux, avec des procès retentissants, où les intérêts financiers souvent l’emportent sur les valeurs culturelles et morales spécifiques à l’énoncé de l’œuvre.

Dans le cas restreint des publications, ouvrages et revues universitaires (évalués par les pairs), le label qui conviendrait le mieux à cette fonction du comité, serait « l’Avant-propos éditorial » ou « préface éditoriale ». Cette expression assez générique, pourrait recouvrir les deux exigences morale et économique, qui se juxtaposent dans la diffusion du produit pédagogique et scientifique, d’une part, et assez précise pour baliser le cadre des responsabilités partagées, qui associent dans un projet commun le contenu scientifique du ou des auteurs (chercheurs, enseignants) et l’ouvrage, objet tangible soumis aux contraintes juridiques de la diffusion commerciale.

Conclusion 

Le péritexte reste un lieu ouvert que se disputent deux institutions de communication, l’une transactionnelle et l’autre interpersonnelle :

La première relève du monde de l’économie, dès l’instant où l’ouvrage représente une valeur marchande.

La deuxième caractérise le monde de la culture car déterminée par la plus-value originale intellectuelle, des idées qui s’y expriment.

Dans la production d’ouvrages, ces deux échelles de valeur sont en compétition permanente et induisent des rapports de force, qui souvent se font au détriment l’un de l’autre. Dans une société où les représentations culturelles sont profondément enracinées, la valeur marchande reste limitée à son coût de revient, sans interférer de manière conséquente sur les valeurs de progrès et d’humanisme qu’elle contribue à diffuser dans le tissu social. Dans une société où les représentations culturelles sont en mutation, perturbées ou inexistantes, parce que sans traditions littéraires, la valeur marchande de l’ouvrage tend à déterminer son évolution ainsi que ses fonctions didactiques. On assiste, impuissant à une redistribution des savoirs, car comme l’exprime M. Macdonald « Le caractère convaincant d’un récit est le résultat d’une conspiration mutuelle dans laquelle l’auteur et son public s’engagent en toute liberté » (Genette, 1992 , p.210)

C’est dans un tel contexte que la forme que prend le péritexte devient un enjeu idéologique où s’exerce une violence symbolique, telle que la définit Bourdieu « une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent, et aussi, souvent de ceux qui l’exercent dans la mesure où les uns et les autres sont inconscient de l’exercer ou de la subir » (1996 , p.16)

De toutes les instances préfacielles, le label "avant-propos" de façon générique, conviendrait le plus souvent à l’ouvrage que cette section structurante introduit, à travers deux fonctions :

 L’une intrinsèque, car l’énoncé du préfacier n’est rien d’autre qu’une proposition, quel que soit le contenu et l’avant-propos un texte/outil qui fournit des clés de réception, de lecture ou de compréhension de ce que le propos de l’auteur énonce.

La seconde fonction, en général, situe l’auteur de l’avant-propos par rapport à l’énoncé, par rapport à l’auteur de l’énoncé, par rapport à un moment dans le temps de sa rédaction.

 Dans tous les cas, cette instance du péritexte a pour fonction de "contextualiser" l’énoncé socialement, culturellement et/ou historiquement. Elle contribue à inscrire l’œuvre dans une tradition littéraire, quand il s’agit d’une œuvre de fiction et souscrit à des principes de canonisation de l’imaginaire social d’un groupe, par la langue et/ou l’écrit.

Annexe

Inflation laudative 

Voici quelques exemples d’expressions laudatives, dont nous observerons le caractère affirmatif d’autorité au nom d’un lectorat, et certains superlatifs. Nous nous garderons de citer les références, pour préserver l’anonymat de ces auteurs, conscient que ce ne sont là que des exemples de formulations qui n’affectent en rien la valeur des auteurs et préfaciers qui les ont utilisées. 

« En effet X mérite bien plus d’un volume de traductions en français car c’est un écrivain extrêmement fécond et original à de nombreux points de vue, tant en Orient arabe qu’au Maghreb ».

« C’est donc un auteur réaliste et didactique à la fois ».

« Il accomplit, à coup sûr, un acte révolutionnaire d’une grande portée »

« Et c’est là que se rejoignent le réalisme profond de X et son fécond didactisme ».

« X est un homme de progrès dans tous les domaines ».

« Il n’est pratiquement pas de milieu qui n’aie retenu la curiosité vigilante de X ».

« Cette anthologie s’est efforcée d’offrir une fidèle image du talent multiple de X et des genres très variés auxquels il s’est donné ».

« X est un des plus grand journalistes du Proche Orient ».

« Son art (de X) aussi est très varié : tantôt concis- tantôt poétique et plus souvent encore parcouru par une ironie sans méchanceté et même sympathique ».

« Aucune préciosité, aucun archaïsme, aucun verbiage dans cette prose qui coule de source avec une abondance et une facilité exceptionnelle. X se lit avec un plaisir et un ravissement extraordinaire ».

« Le mérite de X est de rendre conscient le citoyen… ».

« La lecture aisée, le style concis, direct, l’agencement des divers chapitres concourent à lever le voile de X et à le démystifier ».

« Le "diagnostique" établi par X fruit d’une analyse sereine à partir du vécu nous permet à tous initiés aussi bien que non-initiés à mieux connaître Y… afin de mieux l’apprécier et la respecter car elle nous fait penser à la noblesse de ce corps… ».

« Par cette œuvre critique mais constructive X nous sommes persuadés – contribue efficacement à la valorisation d’une institution, … ».

Inflation métaphorique 

Nous prenons l’ouvrage de J. Palou (1966) pour l’illustration, sans pour autant en faire un jugement de valeur, car nous retenons que l’intention initiale de l’auteur est d’exposer par comparaison le fonctionnement du "fantastique" en tant que style de création littéraire. 

D’une part, le corollaire fait que l’auteur exclut la possibilité d’une lecture méthodique du produit, évacuant ainsi un type de lecteurs, ceux de l’institution critique littéraire, consommant par là un déficit de communication, puisque le principe de la préface c’est d’inviter toute lecture sans exclusivité.

D’autre part, le locuteur/préfacier érige son commentaire en contre-discours critique sur l’institution qui a pour fonction de normaliser l’appréciation du lectorat.

« Le fruit a alors totalement enrobé le noyau qui, lui-même, s’est réduit à l’extrême, s’est desséché au sens propre du terme et ne pourra plus jamais donner d’autres fruits. »

« La poésie est la parure pourpre ou verte du fantastique littéraire ».

« La création du fantastique est toujours une longue marche sur un chemin brûlant bordé de forêts où se tapissent les monstres. »

« Le créateur de fantastique est un visionnaire aux yeux clos. Seul, il avance, long voyage plein d’embûches, vers Shambala, la ville hors temps. Le créateur de fantastique perçoit parfois les cloches d’Ys qui résonnent sous la mer d’écume blanche. Sans doute la cathédrale engloutie n’entrouvrira-t-elle que rarement pour lui ses portes ferronnées de coquillages. »

« Le créateur de fantastique est dans la grotte où, sous la montagne, l’Empereur germain attend que le fleurisse l’arbre sec de l’Empire. »

« Il est à côté de cet Empereur, il est cet Empereur et son Empire est celui, invisible, que son génie forge au feu de son inspiration. »

« … le lecteur, cet autre lui-même du créateur. »

« Illusion des nuits où, dans la forêt extrême – orientale, surgissent ces maisons de jadis où l’on vécut et souffrit en un monde trépassé où nous mène Mircéa Eliade.»

« Loin de nous la pensée de vous dire quoi que ce soit de cette ‘étrange’ nouvelle qui, dès la première lecture, fut pour nous enfin, le don de la clef qui ouvre les portes du monde réel au parvis où viennent expirer toutes les illusions humaines. »

Notes de bas de page

  1. [1] Est épitexte tout élément paratextuel qui ne se trouve pas matériellement annexé dans le même volume, mais qui circule en quelque sorte à l’air libre, dans un espace physique et social virtuellement illimité. (Genette, 1987, p. 346)
  2. [2] J’appelle péritexte éditorial toute zone du péritexte qui se trouve sous la responsabilité directe et principale (mais non exclusive) de l’éditeur, ou peut-être, plus abstraitement mais plus exactement, de l’édition, c’est-à-dire du fait que le livre est édité, et éventuellement réédité, et proposé au public sous une ou plusieurs présentations plus ou moins diverses.[ …] Il s’agit du péritexte le plus extérieur : la couverture, la page de titre et leurs annexes ; et de la réalisation matérielle du livre, dont l’exécution relève de l’imprimeur, mais la décision de l’éditeur, en concertation éventuelle avec l’auteur : choix du format, du papier, de la composition typographique, etc. […] C’est la mise en œuvre éditoriale de ce péritexte, qui est d’ordre essentiellement typographique et bibliologique. (Genette, 1987, p. 21- 22)
  3. [3] J’invoquerai simplement les effets du mécanisme de circulation circulaire auquel j’ai fait allusion rapidement : le fait que les journalistes qui, au demeurant, ont beaucoup de propriétés communes, de conditions, amis aussi d’origine et de formation, se lisent les uns les autres, se voient les uns les autres, se rencontrent constamment les uns les autres dans des débats où l’on revoit toujours les mêmes, à des effets de fermeture et, il ne faut pas hésiter à le dire,  de censure aussi efficaces. (Bourdieu, 1996, p. 27)
  4. [4] Voir quelques exemples en annexe.
  5. « La raison sociale de l’éditeur était encore "librairie Gallimard", je suppose que la publication remonte aux années trente, car de surcroît le volume n’est pas daté, seule porte une date de la préface de l’auteur-Algésiras, 1929, en contradiction avec le texte du roman qui, je m’en aperçois en le feuilletant au hasard, fait état de dates beaucoup plus proches de nous […]. Les éditeurs ne se sentaient pas encore la nécessité de cette courte notice biographique qu’on appelle aujourd’hui "quatrième de page" ou "prière d’insérer" » (1984, p. 14)
  6. [5] M. Robert signale cette utilisation de la préface, dans des situations particulières
  7. [6] Voir un exemple en annexe.

Bibliographie

  • Argod-Dutard, F. (1998). La linguistique littéraire. Armand Colin.
  • Bartes, R. (1964). Essais critiques. Éditions du Seuil.
  • Bourdieu, P. (1996). Sur la télévision suivi de L’emprise du journalisme . Raison d’agir, Liber.
  • Choukri, M. (1997). Le pain nu. Éditions du Seuil. (Traduit de l’arabe et préfacé par T. Benjelloun).
  • Genette, G. (1987). Seuils. Éditions du Seuil.
  • Genette, G. (1992). Esthétique et poétique. Éditions du Seuil.
  • Kateb, Y. (1956). Nedjma. Éditions du Seuil.
  • Kundera, M. (1985). Le livre du rire et de l’oubli. Gallimard.
  • Palou, J. (1966). Nouvelles histoires étranges. Casterman.
  • Robert, M. (1984). La tyrannie de l’imprimé. Grasset.

Cite this article

LAKHDAR BARKA, S. M. (2024). L’ambiguïté dans les marges du texte. Turath - Algerian Journal of Cultural Anthropology, 02(04), 39–58. https://turath.crasc.dz/en/article/lambiguite-dans-les-marges-du-texte