Traditions du chant et de la vocalité féminine en Algérie : Mémoires, transmissions, recompositions et devenirs

Coordonné par :
  • Rachida KALFAT ROSTANE
Statut : Ouvert
Date limite de soumission des articles : 31/10/2026 Langues acceptées : English / Arabic / French
Argumentaire :
La revue Turath consacre un dossier thématique aux traditions du chant et de la vocalité féminine en Algérie, envisagées à la fois comme des manifestations majeures du patrimoine culturel immatériel et comme des objets privilégiés d’investigation scientifique sur la mémoire collective, les modalités de transmission orale et les mutations socioculturelles. Partant du constat que la poésie et le chant constituent les piliers majeurs, voire hégémoniques, des dynamiques culturelles du monde arabe et de l’espace amazigh, cet appel entend dépasser la simple juxtaposition disciplinaire pour adopter une démarche transversale. En croisant les approches de la littérature, de l’ethnomusicologie, de la linguistique, de la sociologie, de l’histoire et des Sound Studies, cet argumentaire scientifique examine la relation séculaire entre le texte et sa mise en voix, appréhendés comme deux dimensions indissociables d'un même phénomène esthétique et social.
Ancrée dans la longue durée du monde libyco-berbère — de la Numidie à la Gétulie —, la voix chantée des femmes constitue l’un des vecteurs les plus anciens de conservation et de circulation des savoirs, des imaginaires et des représentations symboliques. À l’intersection des expressions linguistiques algériennes, des ancrages territoriaux et des créations artistiques, la vocalité féminine donne à entendre bien plus qu’un simple corpus musical : elle formule une véritable herméneutique du monde, une manière singulière d’habiter le territoire, de dire l’existence, de transmettre l’altérité et de réinventer le quotidien. Comme l’a souligné Adriana Cavarero dans sa philosophie de l’expression vocale, la voix incarne la singularité de l’être et précède le logos, constituant un espace où le corps et le sens s’articulent de façon indissociable (Cavarero, 2005). Sur le plan ethnomusicologique, Steven Feld rappelle que le chant et les paysages sonores ne sont pas de simples expressions esthétiques, mais de véritables modes de connaissance et d'écologie relationnelle (Feld, 1982).
Des expressions hawfis de Tlemcen aux répertoires polyphoniques et monodiques des Aurès, des vocalités amazighes du Djurdjura aux poésies du Mzab, des chants sacrés et profanes du Gourara et du Touat aux traditions tindi des Touaregs du Hoggar et du Tassili, les voix féminines dessinent une cartographie culturelle d’une densité exceptionnelle. Chaque aire géographique, chaque communauté linguistique et chaque espace de vie ont façonné des poétiques vocales singulières, révélant un patrimoine complexe où s’entrelacent poésie orale, structure musicale, rituel et sociabilité.
L’effort de collecte et de sauvegarde de ce patrimoine oral a fait l’objet de jalons éditoriaux pionniers. Publié en 2006 aux Éditions Alpha, El Haoufi, Chants de femmes d’Algérie de Mohamed Elhabib Hachlaf constitue une anthologie consacrée à ce genre poétique et vocal traditionnellement féminin du Maghreb (Hachlaf, 2006). Rassemblant un corpus de textes transmis oralement, traduits et transcrits en arabe autour de sept thématiques quotidiennes et rituelles (la maison, la terrasse, la ziara, la rue, la mer, les jardins, la coiffeuse), Hachlaf retrace les origines sociohistoriques du hawfî et ses liens avec la buqâla à travers une approche fonctionnaliste qui cherche à restituer le mode de vie et l’imaginaire collectif des femmes algériennes, offrant ainsi un hommage précieux à la mémoire poétique féminine.

Cependant, au-delà de la dimension documentaire et ethnographique, la recherche contemporaine a renouvelé la lecture de ces répertoires en interrogeant la notion complexe de « langue des chansons » et ses matérialisations esthétiques. Dans son étude consacrée à la poésie féminine de tradition orale au Maghreb, Mourad Yelles analyse le ’arûbî (englobant le hawfî et la buqâla), un continent poétique longtemps sous-évalué par la recherche mais demeuré très vivant dans la mémoire collective (Yelles, 2002). L'auteur montre comment cette oraliture hérite des structures et des motifs du paradigme hispano-andalou (muwashshah, zajal, kharja), tout en s’épanouissant dans une stratification linguistique complexe. En effet, la vocalité féminine traverse la diglossie, naviguant entre l’arabe littéral (fuṣḥā), l’« arabe moyen » (zağal, muwaššaḥāt, malḥūn, mālūf) et les parlers vernaculaires dialectaux (šaʿbī), tout en révélant une véritable koïné poétique et poétique féminine.
Bien que soumise à une double domination juridique et symbolique, la parole féminine réinvestit et détourne les codes esthétiques masculins dominants pour exprimer ses propres désirs, émois et revendications intimes. Cette dynamique s’incarne dans la dialectique entre « la cour », espace domestique de la claustration et du respect de la norme sociale, et « le jardin », topos poétique devenant le lieu privilégié de la liberté, de la passion amoureuse et de la rencontre avec l’étranger. Ainsi, en subvertissant la tradition poétique classique, ces quatrains anonymes permettent aux femmes maghrébines d'affirmer leur subjectivité et de créer des espaces de liberté au cœur même de l’ordre patriarcal (Yelles, 2002).
Sur le plan de l’interprétation et de la réception, la performance vocale de l'interprète (muṭrib / muṭriba) investit le texte poétique d’une « musicalité seconde ». À travers les modulations, le phrasé, l’usage du souffle et l’improvisation (irtiğāl), la chanteuse réinvente le poème et génère la salṭana, un état d'imprégnation créative qui culmine dans la phénoménologie du ṭarab — cette extase et délectation émotionnelle fondées sur une interaction affective intense avec l’auditoire. De même, la pratique des reprises musicales, oscillant entre hommage émulatif et stratégie de conservation du patrimoine (turāṯ), participe activement à la vitalité de ces traditions.
Concernant le domaine amazigh, les études consacrées à ces poésies chantées ont connu des mutations épistémologiques décisives depuis les années 1960. La recherche s’est progressivement détachée des approches de l'époque coloniale, qui réduisaient la poésie orale à un simple échantillon linguistique ou à un document fixiste, pour la reconnaître comme un système littéraire et esthétique autonome. Dans une perspective interdisciplinaire et ethno-historique, ces corpus oraux féminins sont désormais appréhendés comme des matériaux essentiels pour l’écriture de l'histoire populaire et l'expression des revendications identitaires, tout en invitant à explorer les liens étroits entre métrique, musique et intertextualité.
Longtemps circonscrites aux espaces domestiques, aux rites de passage (naissances, mariages, deuils) et aux formes d’entraide communautaire, ces traditions vocales connaissent aujourd’hui de profondes recompositions face aux transformations sociétales et technologiques. La trajectoire de ces répertoires hésite souvent entre l’enracinement dans la mémoire orale populaire et les exigences de la scène contemporaine. L’analyse porte notamment sur la reconfiguration des espaces d’exécution — du passage des cercles traditionnels aux festivals régionaux et aux scènes transnationales —, ainsi que sur le glissement d’une « oralité primaire » (ancrée dans la présence physique et le rituel) vers une « oralité tertiaire » portée par les technologies numériques, les réseaux sociaux et l'intelligence artificielle.
Ce numéro spécial entend promouvoir une démarche résolument interdisciplinaire. Il sollicite des contributions issues de l’anthropologie, de l’ethnomusicologie, de la musicologie, de la littérature orale, de la linguistique, de la philologie, de la sociologie, des études de genre, des Sound Studies et des humanités numériques. Les chercheurs sont invités à proposer des travaux fondés sur des enquêtes de terrain, des dépouillements d’archives, des analyses acoustiques ou discursives, des perspectives comparatives ou des réflexions critiques sur les politiques de sauvegarde et de patrimonialisation.
Axes thématiques :
Les propositions de communication pourront s’inscrire dans l’un des axes suivants (sans s’y limiter) :
1. Héritages, archéologie de la voix et transmission : Continuités, ruptures, généalogies et collectes patrimoniales des traditions vocales féminines ; rupture avec les approches coloniales et écriture de l’histoire populaire.
2. Épistémologie, poétique et portée subversive de la voix : La vocalité féminine comme langage, poésie contrainte, « langue des chansons », expression de la subjectivité, diglossie et philosophie de l’existence.
3. Mise en musique, performance et phénoménologie du ṭarab : L’adaptation mélodique, l’esthétique vocale, l’improvisation (irtiğāl), la salṭana et la dialectique des reprises musicales entre hommage et conservation du turāṯ.
4. Mutations sociologiques, mondialisation et genres : Reconfiguration des espaces d’exécution (de la cour au jardin, du cercle domestique au festival), émancipation, marché de la musique et réseaux transnationaux.
5. Patrimonialisation, oralité tertiaire et technologies émergentes : Le passage vers une oralité numérique, l’usage des humanités numériques, de l’intelligence artificielle et de la numérisation dans la collecte, la documentation et la valorisation des voix féminines.
Quelques repères bibliographiques :
Cavarero, Adriana (2005). For More Than One Voice: Toward a Philosophy of Vocal Expression. Translated by Paul A. Kottman. Stanford: Stanford University Press.
Feld, Steven (1982). Sound and Sentiment: Birds, Weeping, Poetics, and Song in Kaluli Expression. Philadelphia: University of Pennsylvania Press.
Hachlaf, Mohamed Elhabib (2006). El Haoufi, Chants de femmes d’Algérie. Poésie. Alger : Éditions Alpha.
Yelles, Mourad (2002). Le Hawfi. Poésie féminine et tradition orale au Maghreb. Alger : Office des Publications Universitaires (OPU).
Informations utiles :
La revue Turath invite les chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants et spécialistes des sciences humaines et sociales à soumettre des articles originaux renouvelant les cadres d’analyse de la vocalité féminine en Algérie. Une attention particulière sera portée aux contributions qui interrogent les enjeux contemporains de la sauvegarde, de la numérisation et de la restitution de ces patrimoines vivants aux communautés qui en sont les dépositaires.
La date limite de réception des articles, et les résumés est le 31 octobre 2026. Les règles de publication scientifique doivent être respectées et l’article doit être rédigé selon le Template proposé sur la plateforme des revues algériennes disponible via le lien :
https://www.asjp.cerist.dz/en/PresentationRevue/920
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