Abdelkader BENDAMECHE, (2024). « Cheikh El Hadj M’hamed El Anka, Au pantheon patrimonial de la chanson chaâbi » Alger: ENAG

Sidi Mohamed LAKHDAR BARKA (Auteur)
Université Mohamed Ben Ahmed, Oran 2
Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, 31000, Oran, Algérie.
25 – 30
Patrimoine artistique musical. Modèles et pratiques
N° 05 — Vol. 03 — 30/06/2025

Ce texte[1] est conçu sous forme d’une liste de points, d’éléments pris du livre pour appuyer et/ou illustrer des commentaires, car exposé en communication orale.

La présentation de cet ouvrage répond à deux obligations :

A- La première c’est de faire passer assez de contenu pour que les membres de l’assistance (professeurs, chercheurs et passionnés) puissent avoir assez de matière pour amorcer le débat à partir de leurs questions.

B- La deuxième, c’est pour que l’auteur, Professeur A. Bendamèche puisse avoir une idée sur le regard extérieur que le lecteur peut apporter, un retour sur un produit livrable ne pouvant qu’apporter des suggestions
et points de vues autres, qui élargissent le champ de l’objectivité.

Cet exposé s’organise sur quatre parties :

1- De quelques éléments statistiques.

2- Portrait et vie du maître suivi des témoignages.

3- Corpus de l’œuvre du maître.

4- Ouvrage de référence.

De quelques éléments statistiques 

Format beau livre. Papier lisse avec la photo portrait classique du maître en fond grisâtre. Les photos en album sur papier glacé.

454 pages. 253 en français, se lit de gauche à droite et 198
(le corpus de l’œuvre) en arabe. Écrit dans deux langues internationales. L’ouvrage s’adresse aux lecteurs nationaux, leur fournissant l’essentiel de l’œuvre
du poète et du musicien (le cheikh) avec discographie, aussi bien en arabe qu’en amazigh.

Il est également rédigé en langue étrangère (français) pour faire connaître le maître, son œuvre et le genre qu’il représente dans le monde. Il faut savoir parler aux autres de soi.

69 photos, dont 51 dans l’album consacré à son iconographique de 1929 (à l’âge de 22 ans) jusqu’à 1976, soit deux années avant sa disparition.

14 maquettes des albums disques.

106 notes en bas de page. On peut dire que le contenu est à la hauteur du contenant.

Portrait et vie du maître suivi des témoignages 

Le narratif se décline sous forme d’une série d’anecdotes relatant quelques évènements marquant le cheminement singulier du ‘Phénix’
El Anka de la prime enfance dans la ‘Casbah’ d’Alger jusqu’à l’apogée de sa carrière. Les sources sont référencées).

-L’avènement de la radio : El Anka sur les ondes (dans les années
1921, 1923 jusqu’à 1928 année consacrant sa notoriété à l’échelle du pays);

-Le gala du Mouloudia ;

-Le pèlerinage aux lieux saints de l’Islam ;

-Invité d’honneur du paquebot El Mendoza ;

-La rupture avec la RTA (1964) ;

-L’entretien avec Kateb Yacine.

Les deux évènements suivants sont singulièrement représentatifs des qualités transcendantes du maître. Dans un contexte d’émotions extrêmement contrastées, il arrive à imposer de la sérénité. Dans ces deux situations extraordinaires, le maître va sublimer la peine et la douleur dans l’art.

-1926 : décès de son maître et mentor Cheikh Mustapha Nador
El Meddah ; en plein concert à Cherchell. (p.33)

-Invités à Médéa pour un mariage, à leur arrivée ils apprendront que
le marié est décédé. Dans la soirée, le maître va prendre son instrument,
et avec deux membres de son orchestre, il va entamer une série de chants incantatoires religieux (madih dini).

 

 

L’anecdote : dans ce cas particulier, celui d’une transcription d’un patrimoine immatériel vers un matériau tangible et pérenne l’écrit et la photographie (langages graphique et iconographique), les anecdotes additionnées et alignées en chronologie deviennent des récits de vie. Leur fonction phatique devient discursive, car ces bribes d’un vécu singulier en transcriptions scripturales finissent par construire la grande Histoire des peuples et de leur culture. Dans la tradition orale, l’anecdote a une fonction cathartique, elle est le liant social que l’auteur (Pr. A. Bendamèche) a su sauvegarder, du fait que dans les cultures de l’écrit, elle a souvent une connotation péjorative, accessoire, pour ne pas dire inutile. Le texte n’est donc pas qu’un narratif au sens scriptural du terme, mais certainement un art de raconter, par le choix des évènements, leur organisation dans l’ensemble du récit, leur occurrence dans la construction du personnage[2], on peut donc voir là, une forme d’intelligence narrative qui suscite la conviction et l’adhésion du lecteur.

L’apport créatif : révolution dans la percussion et de la ‘derbouka’, conception personnelle du ‘mandole’ (luthier d’origine italienne Jean Belido) et introduction du banjo.

L’écriture créative : presque tous ses poèmes et chants sont des réponses à la petitesse/mesquinerie des hommes envieux et sublimées dans l’art. (Son premier poème en 1932).

L’agrégat de toutes ces innovations (instrumentale, thématique
et lyriques par l’harmonie) additionnées à une profonde piété et l’humilité de la sagesse, vont faire que le maître, pionnier à partir de 1962, va se confondre avec la naissance du GENRE CHAÂBI. En effet l’une des préoccupations majeures et constantes du maître c’était la formation et la transmission (p.109). El Anka a été un transmetteur au sens purement pédagogique de l’acte et de la responsabilité déontologique. Cette dimension généreuse du maître, le besoin de partager sa maîtrise du genre, vont induire une école du ‘Chaâbi’ Al Ankaouia (M.B. p.9), un style Ankiste
(H.A.B. p. 165), c’est-à-dire des élèves, des disciples et enfin le début d’une tradition caractéristique essentielle qui fonde le Genre[3].

                                   

 

Les témoignages : par les pairs et figures de la vie culturelle contemporaine du maître (pp. 146 à 196, annexes de A à I) corroborent le narratif du portrait et du vécu du maître. C’est un ensemble de paroles instituées (représentants avérés du patrimoine) par la connaissance et la maîtrise de l’art, qui confirment la véracité du propos, et donnent à l’anecdote sa fonction historique. L’auteur Pr. A. Bendamèche n’est pas qu’un chroniqueur, mais aussi un Historien de l’art et du genre, étant
lui-même Cheikh et musicologue, mais surtout en ajoutant l’ensemble de ces témoignages dont la fonction est de valider son propos.

À notre avis, ce portrait et vie appuyés par les différents témoignages propose une démarche innovante, elle initie une méthode d’approche, un ‘processus’ de la prise en charge de la transcription du patrimoine immatériel vers sa pérennisation archivistique pour les générations à venir.[4]

Commentaires des internautes :

Aphorismes et phrases canonisées du maître : (p.188)

Corpus de l’œuvre du maître 

Ce corpus constitue une base de données exhaustives, authentifiées par les héritiers légitimes et spirituels (son fils : Cheikh El Hadi El Anka) et ses compagnons de l’orchestre (Boukema, Allilou, Djazouli, etc.) Bachtarzi M., Bouadjadj M., ainsi que le texte très élaboré de Hadj Ali Bachir, et surtout Toumi M. (coauteur de ‘Soubhane Allah Ya El Latif’), qui, à eux deux, vont consacré 07 années à mettre au point ce chef d’œuvre.

L’original du texte de ce patrimoine oral est transcrit. L’ouvrage met à la disposition des lecteurs passionnés, mélomanes et surtout jeunes chercheurs un corpus qui est appelé à être revisité, éventuellement réinterprété, vu que le regard générationnel porte la marque de son temps. C’est ainsi qu’avec le nombre des années, se forme une concrétion de strates culturelles consacrant une tradition dans le genre. Le corpus est une invitation à relire l’acte créatif des maîtres canonisés par la tradition, en toute objectivité et sans exclusivité dans l’interprétation de la mémoire collective, la mémoire sémantique, ou mémoire sociale. Van Dijk défini cette transition, que nous considérons être une ‘mutation’ comme étant le passage de la « mémoire épisodique » (les faits de la vie de l’individu) à la « mémoire sémantique »
(les faits de vie qui concernent le groupe, dans ce cas la nation) ou « mémoire sociale ».[5]

Ouvrage de référence 

A- La qualité référentielle de ce travail vient de l’accumulation des catégories méthodologiques précédemment décrites, à savoir :

-Il redéfinit la fonction discursive de l’anecdote à l’écrit[6] ;

-Il initie un processus de transcription du patrimoine immatériel en un patrimoine pérenne, archivistique (démarche innovante).

-Il diffuse une base de données en vue de son exploration
et exploitation par d’autres regards (démarche ouverte sur des perspectives innovatrices).

-C’est un exercice qui nous montre comment on passe de la mémoire épisodique (celle des parcours personnels) à la mémoire sociale (celle d’un peuple). C’est comme cela qu’un chant (Elhamdoulilleh mabqache istiamar fi bledna) peut devenir un hymne culturel populaire, national, dès l’instant où il est institutionnalisé par les média officiels de l’Etat, chaque année pour la fête de l’indépendance.

-Les notes de bas de page, au nombre de 106, sont en elles-mêmes un réservoir de données.

-Elles renvoient au contexte de l’époque du maître.

-Elles complètent le contexte musical du maître en donnant de brèves biographies d’un grand nombre de cheikhs, mentors, pairs et disciples, qui vont assurer la continuité du genre. Cette fonction en elle-même, va donner une série d’éléments d’informations sur la périphérie des acteurs les plus importants du genre, et créer une arborescence qui va certainement orienter des recherches archivistiques sur une base de réflexion beaucoup plus élargie à d’autres créateurs, dans ce genre. 

Notes de bas de page

  1. En présence de l’auteur le 08/07/2025, CRASC.
  2. « … mais il n’en est pas moins certain qu’à côté d’autres formes d’intelligence, il faut poser l’existence d’une intelligence narrative, qui n’est pas moins importante dans la vie individuelle et sociale que l’intelligence technique ou scientifique ». (Molino J. et La fail-Molino R. « Le récit, un mécanisme universel » in Sciences humaines, N°148, Avril 2004 ; pp.19-35).
  3. “Le genre est la codification historiquement attestée de propriétés discursives […] dont les deux composantes sont : la réalité historique et la réalité discursive » (Todorov, T. 1987 : 36).
  4. La qualité dans la conception de l’ouvrage porte la marque d’une expérience précédente. En effet Professeur A. Bendamèche, dans le débat, nous explique qu’il y a eu un travail minutieux, qui a duré 07 années, pour distinguer les textes authentifiés de Sidi Lakhdar Benkhlouf, de tous les textes qui lui ont été attribués par imitation ou par ignorance. C’est un exercice d’identification du style normalisé et reconnu de Sidi Lakhdar Benkhlouf, par rapport aux copies revendiquant sa légitimité auctoriale, du fait d’avoir été reporté, répété par la transmission orale, du bouche à oreille. Techniquement, c’est là une œuvre de lexicographe, qui a été effectuée, et qui a permis de cerner par recherches/ recoupements de témoignages et analyses de textes, l’essence même du patrimoine de Sidi Lakhdar Benkhlouf, à pérenniser pour les générations futures.
  5. Van Dijk  « Episodic memory stores personal experiences that result from processing (understanding) in STM ‘Short Term Memory’, and semantic memory stores more general abstract and socially shared information, such as our knowledge of the language or knowledge of the world. Given the socially shared nature of the information in semantic memory, I shall call this “social memory”, 2008:159.
  6. « L’histoire est réservée à la langue écrite ; le discours peut être écrit ou oral. » Perret M., L’énonciation en grammaire du texte, Nathan Université, 1977.

Citer cet article

LAKHDAR BARKA, S. M. (2025). Abdelkader BENDAMECHE, (2024). « Cheikh El Hadj M’hamed El Anka, Au pantheon patrimonial de la chanson chaâbi » Alger: ENAG. Turath - Revue algérienne d’anthropologie culturelle, 03(05), 25–30. https://turath.crasc.dz/fr/article/abdelkader-bendameche-2024-cheikh-el-hadj-mhamed-el-anka-au-pantheon-patrimonial-de-la-chanson-chaabi-alger-enag